Agent double, un métier à risques


Rémi Kauffer, spécialiste de l’histoire des services de renseignement, rappelle que c’est la première fois depuis 1986 que des agents français vont être traduits devant un tribunal pour trahison au profit de la Chine.

Tribune:  »Ne trahissez jamais votre pays ! Non seulement c’est moche, mais par-dessus le marché, ça peut vous attirer de sérieux ennuis. »

A l’image de ceux qui attendent sans doute les deux membres de la DGSE et l’épouse de l’un d’entre eux, mis en examen pour « travail au profit d’une puissance étrangère ». Pour trahison, autrement dit. [Deux anciens agents de la DGSE, ainsi que la compagne de l’un d’eux, ont été mis en examen en décembre 2017, a confirmé le ministère des armées jeudi 24 mai. Ils sont soupçonnés d’avoir livré des informations à une puissance étrangère – la Chine, selon nos informations.]

Furent-ils des « rats bleus » (des agents retournés par un service secret adverse, dans le jargon imagé de la centrale française de renseignement) ? La justice le dira. En attendant, les regards se tournent vers la Chine. Celle-ci a beau s’en offusquer, nul n’ignore, dans le petit monde des services secrets, l’agressivité de son Guoanbu (ministère de la sécurité d’Etat). Chargée de l’espionnage à l’étranger, cette centrale a été créée, en 1983, par Deng Xiaoping.

Depuis, on l’a vue ourdir quelques coups fumants. Comme, justement, à la fin des années 1990, le harponnage d’un des deux mis en examen, alors chef de poste de la DGSE à Pékin, sous couverture diplomatique à l’ambassade. Rappelé à Paris dès février 1998, l’officier n’est pas poursuivi à cette époque. On préfère en effet éviter le scandale, tout en laissant planer le doute sur la véracité des informations qu’il a pu livrer. Mais le contre-espionnage est une longue patience : vingt ans plus tard, l’enquête débouchera sur son arrestation.

Depuis 1986, c’est la première fois que des Français vont être traduits devant un tribunal pour trahison au profit de la Chine. Il s’agissait alors de Bernard Boursicot, « tamponné » à Pékin en 1970 et identifié, treize ans plus tard, par la DST, l’ancêtre de la DGSI. Condamné à six ans de détention, ce Breton sera libéré en 1987, et son aventure adaptée à l’écran en 1993 par David Cronenberg dans M. Butterfly.

« Rats bleus » et « tamponnage »

Un quart de siècle après la sortie de ce film, cette triple mise en examen témoigne de l’actuel durcissement de la DGSE face à une Chine jugée trop offensive. Un coup d’arrêt qui s’étend à l’ensemble des pays occidentaux. De l’exécution d’une dizaine d’agents de la CIA en Chine, au début des années 2010, à la mise en examen, en mai 2014, aux Etats-Unis, de cinq officiers de l’unité 61.398 de l’Armée populaire de libération chargée des cyberattaques, sans oublier la révélation, en avril, des charges pesant sur le capitaine de corvette Edward Lin, Sino-Américain accusé d’espionnage au sein du renseignement naval des Etats-Unis pour le compte du Guoanbu, les tensions avec Pékin n’ont fait que croître.

Elles n’atteignent certes pas les sommets de la brouille avec Moscou provoquée, en mars, par la tentative d’assassinat, en Angleterre, de l’ancien agent double anglais au sein du renseignement militaire russe Sergueï Skripal, mais il n’empêche…

Le recrutement de « rats bleus » est vieux comme le renseignement lui-même. Dans les centrales modernes, c’est l’apanage d’un département spécialisé de contre-espionnage, dit « offensif ». Son travail consiste à « tamponner » des membres du service adverse, voire ami, de façon à savoir ce qu’il trame en interne : identité des agents, de leurs « officiers traitants », répartition des responsabilités, opérations en cours, etc. Les motifs d’un tel tamponnage varient peu dans le temps.

Ce peut être la rancœur contre des supérieurs hiérarchiques (et, par extension, contre un pays), coupables de ne pas reconnaître les immenses qualités du sujet visé. Sans oublier l’appât du gain ou le chantage. Souvent sexuel, ce dernier perd parfois de son efficacité dans les sociétés libérales d’aujourd’hui : moins facile, par exemple, de faire chanter un agent en menaçant de révéler son homosexualité si ce penchant, pleinement assumé, est connu de ses supérieurs. Pour autant, le chantage constitue toujours un mobile sérieux.

LE XXE SIÈCLE A VU L’ÉMERGENCE D’AGENTS DOUBLES PAR IDÉOLOGIE

Le XXe siècle a vu l’émergence d’agents doubles par idéologie. En particulier, l’adhésion au communisme, qui conduisit, au milieu des années 1930, cinq étudiants gauchistes de Cambridge à travailler pour l’URSS. Quatre d’entre eux, dont le fameux Kim Philby, devaient occuper par la suite d’importantes responsabilités dans les services secrets de Sa Majesté ; le dernier, Donald Maclean, effectuant une brillante carrière de diplomate avant de fuir à Moscou, en 1951.

Autre agent double recruté par les Soviétiques, mais cette fois au sein du Sdece, l’ancêtre de la DGSE, l’Autrichien Franz Saar, alias « Demichel », ancien résistant devenu par la suite un homme d’affaires proche des milieux gaullistes.

Brûlé vif

Pendant la seconde guerre mondiale, des collabos furent, de leur côté, recrutés par les services allemands. Albert Beugras, pour ne citer que lui. Chef du service de renseignement du PPF (le parti collaborationniste de l’ex-dirigeant du PCF Jacques Doriot), il fut simultanément, sous le pseudonyme de « Berger », un agent de l’Abwehr, le renseignement militaire du IIIe Reich. Pour la morale de l’histoire, notons cependant qu’un as du contre-espionnage français clandestin, le commandant Paul Paillole, avait « planté » un de ses agents, Edmond Latham dit « Atlas », au sein même du PPF et de l’Abwehr !

Après 1945, le philonazisme constitue à l’évidence un facteur de recrutement obsolète. Au fil des années, le philosoviétisme perd lui aussi ses charmes. Par dégoût du régime, un colonel du renseignement russe se met ainsi à la disposition du MI6 britannique à Moscou, fin 1960. L’un des plus grands agents doubles de l’histoire par la qualité des renseignements qu’il va fournir sur l’arsenal nucléaire de l’URSS, Oleg Penkovsky, sera exécuté en 1963 – brûlé vif dans un four, dit-on pour l’édification des jeunes recrues du KGB ! Exécuté aussi, mais en 1985, Vladimir Vetrov, le fameux « Farewell », lieutenant-colonel du KGB au rôle non moins important dans la fin de la guerre froide, qui travaillait, lui, pour la DST.

« ARRÊTÉ EN 1994 PAR LE FBI, ALDRICH AMES, UN ANCIEN DE LA CIA, CROUPIT TOUJOURS EN PRISON »

Parallèlement, le KGB ne recrutera plus guère d’agents doubles dans les services occidentaux pour motifs idéologiques. Ce sera contre espèces sonnantes et trébuchantes, plutôt. A l’image d’Aldrich Ames. Patron, pour la CIA, de la division contre-espionnage dans les pays de l’Est, arrêté en 1994 par le FBI, il croupit toujours en prison, au contraire de Jonathan Pollard, analyste civil du renseignement naval américain, convaincu d’espionnage en faveur d’Israël par sympathie envers l’Etat hébreu (et pour l’argent, aussi) mais libéré en 2015, après trente ans de détention.

Ames a été recruté par le KGB en 1985. Une année marquante en matière d’agents doubles, pour en revenir à la Chine. Patron du bureau des affaires étrangères du Guoanbu en cours de constitution, Yu Zhensan est en effet recruté par la CIA à Pékin. En 1987, dans notre biographie Kang Sheng, le maître espion de Mao (rééditée en 2014 chez Perrin) ainsi que Roger Faligot révélions que Yu, fils adoptif de Kang, s’est carrément réfugié aux Etats-Unis ! Son débriefing débouche, le 24 novembre 1985, sur l’arrestation de Larry Wu-Tai Chin par le FBI.

Depuis trois décennies, cette taupe sino-américaine au long cours espionnait la CIA de l’intérieur pour le compte de Pékin. Trois mois plus tard, Jin Wudai – son nom en pinyin – se suicidera dans sa cellule : le métier d’agent double est un métier à risques.

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